Ecriture orgasmique, 0.
Je regarde ma feuille, mon écran, la page blanche, le document vide. Quand je cherche à écrire, je regarde ma feuille blanche longuement. Ses aspérités, son lignage ou son quadrillage. Dieu, le stylo, la verge, va créer. Mais en attendant, il n'y a encore rien. Il suffit de quelques mots, de quelques gouttes d'encre. Et « ça » existe. Devant ma feuille, je suis Dieu. Ce pouvoir, celui de la création, est une responsabilité que nous ne pourrons jamais assumer. Une phrase, et il existe une langue, une grammaire, peut-être un sujet, un verbe, un complément, un contenu. Un embryon. Mais mon plaisir n'est pas à la création. C'est celui d'admirer le néant. Si on m'en laissait la liberté, mon roman, ce serait quelques centaines de pages blanches, où le lecteur savourerait à chaque fois la nudité délibérément laissée par un Créateur fainéant et irresponsable. Le divin a toujours eu la place qui lui revenait dans la littérature. La métaphysique du stylo et de la feuille. Qu'y-a-t-il sous vos yeux ? Rien. Certains diront que, justement, ce rien est Tout. Le stylo va finir par jouir, le cortex va éjaculer sa substance noire sur ce paradis blanc. La feuille attend que je crée. Elle va bientôt respirer, mais pour l'heure, elle n'est pas.
On me prête parfois une tendance destructrice. Malheureux, non ! Le destructeur détruit, tandis que je me constipe l'esprit. Le Destructeur a fait le chemin inverse du mien. Il a vu l'étendue de mots, ce flux de causeries de l'esprit. Il a pris une allumette et a mis le feux à la paperasse. Et il n'a pour seul trophée que des cendres, des pages noires, ce tout incohérent qui portera toujours la marque de son existence passée. La feuille blanche n'est rien. Pour cela, je l'aime. C'est pour cela, entre autre, que j'aime écrire. On ne peut d'ailleurs être écrivain sans avoir un profond désir de pénétrer la feuille, de la soumettre, comme un tueur égorge sa victime avant de la manger et de la faire sienne. L'écrivain bande en écrivant. La feuille est un exutoire, une propriété, une dépendance territoriale.
J'ai envie de détruire cette feuille. D'anéantir son Tout de non-existence, d'allumer mon briquet et de l'abandonner aux flammes. Quand on écrit, plus qu'un soulagement, plus qu'un orgasme, c'est une justification de sa toute puissance. L'invincibilité de l'esprit qui crée. La feuille, c'est une proposition pour l'esprit d'exister. L'insolente ! Ais-je donc besoin de cela pour prouver mon existence ? Clame l'esprit. Voyez ici un grand barbu habillé en tenture, dessiné par des nuages gris, qui tend son bras de cumulus, l'index pointé sur un petit mammifère bipède doué d'intelligence. Il n'y a qu'en brûlant la feuille ou en la pénétrant, au sens le plus obscène du terme, que l'esprit existe. Il sera à jamais dépendant de la feuille. Imaginez donc que l'on vous donne un insecte, et que l'on vous dit « écrase cet insecte, affirme ta superiorité ! ».
Hé bien, j'ai décidé d'exister.