10 avril.
Depuis toujours, depuis mon
tous-jours à moi, j’ai une soif d’apprendre, une soif de comprendre,
que je n’arrive jamais à étancher. Ma vie jusqu’ici se résume
à emmagasiner des connaissances, principalement sur l’Homme et sur
la façon dont il voit le monde, mais à aucun moment je n’ai été
satisfait de ce que j’ai appris. Cette soif de compréhension, c’est
aussi une volonté de me comprendre moi-même. De même que je ne me
suis intéressé à la psychologie qu’au moment où j’ai voulu savoir
ce qui se passait dans mon cerveau, autant je ne me suis intéressé
à la biologie qu’au moment où je me suis déchiré un ligament au
pied gauche. C’est d’ailleurs ce ligament qui m’immobilise et
qui m’oblige, mais sans regrets, à rester avec vous un moment. J’ai
longtemps pensé à écrire ma propre Encyclopédie. En effet, quoi
de mieux pour apprendre un maximum de chose que de se lancer dans la
rédaction du savoir absolu ?
Je me suis tout de suite intéressé
au Livre. Ce qu’il s’y racontait à l’intérieur, le secret qu’il
livrait, mais aussi sa beauté, son esthétisme, sa souplesse (je n’aime
d’ailleurs pas les livres avec des couvertures en carton plus résistant),
mais aussi l’image du lecteur. Le lecteur apprend, découvre, et le
fait qu’il lise m’a toujours fait ressentir un profond respect envers
lui. Le lecteur, c’est le savant, l’homme civilisé qui se cultive
et qui entretient sa civilisation. C’est probablement aussi pour cela
que j’ai commencé à lire. Mais il y a une chose qui dépasse le
lecteur, c’est l’auteur. Le lecteur dépend de l’auteur, mais
un auteur sans lecteur n’est qu’un pauvre fou qui un bout de papier
avec une plume. Mais si on existe dans ces deux formes, alors on assure
la continuité de l’espèce !
L’auteur, c’est aussi
celui qui a quelque chose à dire. Le fait d’écrire procure un certain
respect également. Mais au-delà ce cela, il y a une volonté certaine
de s’exprimer, de partager, et d’enfin faire apparaître dans le
monde réel ce qui existe dans l’univers de mon esprit – univers,
car je me refuse à croire que le monde matériel est plus grand que
celui de l’esprit. J’en suis d’ailleurs la preuve. Destiné à
passer un mois avec le pied dans le plâtre, mon esprit n’a quant
à lui jamais été aussi volatile, aussi stimulé.
J’ai longtemps tenté de
décrire l’immensité de mon esprit. J’ai essayé de montrer comment
il était structuré, comment il évoluait, quelle en était la météo.
Mais à chaque fois, j’abandonnais, car je me découvrais au fur et
à mesure et je me suis rendu compte que j’étais moi-même un territoire
inexploré.
J’ai voulu à une époque
avoir un carnet dans lequel je notais simplement tout ce que j’apprenais.
J’avais un « microscope » de mauvaise qualité avec lequel je faisais
des expériences sur des insectes que j’avais attrapés et que je
torturais ensuite sous la lentille pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur.
Mais je n’ai finalement pas appris grand-chose. Je me suis interessé
à plusieurs domaines à l’époque – je devais avoir 8 ou 10 ans.
L’informatique, la biologie, la littérature, l’électronique, la
chimie,… Mais je n’avais pas la méthode, et mes echecs à progresser
dans mes recherches m’ont frustrés. Puis, j’ai vu que tout ce travail
avait déjà été fait depuis longtemps ! Tout ce que je voulais apprendre
figurait dans des livres, dans des manuels. Mais si c’est déjà fait,
et si, par-dessus le marché, on apprend ce que je tente de découvrir
dans des écoles, alors à quoi bon avancer ?
Car j’ai un ego qui dépasse
tout limite. Si d’autres personnes ont compris ce que je cherche,
si ils l’ont déjà trouvé, alors je me pousse à chercher quelquechose
d’encore plus abstrait, d’encore plus flou, ou il n’y a nulle
vérités, nulle limites, et où je pourrais faire l’apanage d’une
science de la non-science. La philosophie.
J’apprécie beaucoup Hegel
quand il écrit son épistémologie de la philosophie (la Phénoménologie
de l’Esprit), mais tant que je reste dans le rationalisme, je marche
sur un chemin que quelqu’un a déjà tracé. Pour aller au-delà,
alors je dois parcourir des siècles de recherche et de choses que d’autres
personnes ont déjà faites avant moi. C’est la terrible frustration
de l’enfant-Dieu.
Bien sûr, j’ai appris à
passer outre ces considérations, et à ne pas m’enfermer dans une
situation où, finalement, la seule façon pour moi d’arriver à mes
fins aurait été de créer théologie. C’est cela que j’aime dans
le travail du romancier, c’est qu’il est Dieu. Il a le contrôle
total sur tout, l’artiste en général également, et rien ne lui échappe.
C’est pour cela que j’aime tant la création artistique, pour tout
refaire à mon image. Pour explorer l’infinité de mon esprit.
J’ai eu de nombreux projets
artistiques, principalement littéraires. Mon premier texte, je
l’ai écrit quand je devais avoir huit ans. Ce texte racontait une
petite histoire qui se passait dans la cour de récréation. J’en
ai écrit un second. Tous deux ont été transformé en boulette de
papier et jetés aux oubliettes. En fait, j’avais honte d’être
aussi expressif. Je ne pouvais pas faire lire cela à qui que ce soit.
Je l’ai donc déchiré, et il m’a fallu dix ans pour pouvoir à
nouveau m’exprimer directement à travers l’écriture. C’est ce
que j’appellerai la première phase.
Dans cette première phase,
j’ai écrit successivement des histoires d’enfants, des poèmes,
des nouvelles fantastiques, romantiques, réalistes, de science-fiction,
et un roman moderne. Je ne me souviens pas avoir terminé un seul de
ces travaux. C’est normal de manquer d’inspiration quand on utilise
mille stratagèmes pour métaphoriser autant que possible son ressenti ;
A la fin, on ne parle plus de soi ; et l’enfant-Dieu ne peut pas parler
d’autre chose que de lui-même. D’ailleurs, ici, je me parle de
moi à moi-même – admirez l’allitération des « m ». J’ai pris
conscience qu’en réalité, écrire, c’est une discussion avec un
seul intervenant. Mais j’insiste sur le mot discussion, parce que
je parle en m’entendant parler, je me découvre une seconde fois en
voyant les lettres se dessiner, et je me trouve, à la fin, ravi d’avoir
fait ma propre connaissance.