Cette
réflexion m'est venue à la suite du visionnage d'un
magazine sur France 5 qui parlait des mensonges de l'industrie
alimentaire sur les vertus de leurs produits, en matière de
santé et de perte de poids. Aujourd'hui, bien plus que de
dénoncer des personnes, des groupes précis qui
pourraient jouer un rôle négatif dans ce domaine, je
voudrais attirer votre attention sur le mécanisme de la
diffusion des informations au sujet de l'alimentation.
Il
y a aujourd'hui un modèle humain clairement définit
par les média au sens large. Au lieu d'y voir ici un plan
démoniaque de tentative de normalisation totale de la
population résultant d'un complot bourgeois international,
j'aimerais plutôt mettre l'accent sur un phénomène
sans conscience immanente : la mise sur le marché de l'humain
en pièces détachées. Que ce soit son physique,
son alimentation, sa santé, sa nourriture spirituelle, sa
sexualité, etc, tout est à vendre. Mais pour pouvoir
proposer un produit concernant une de ces facettes qui soit
potentiellement consommable par un public cible bien défini,
il faut avant tout un modèle de référence. Ce
modèle va servir à inciter la population-cible à
consommer tel ou tel produit pour s'aligner sur ce modèle et
en consommer d'autres pour s'y tenir. Cette mise en vente générale
est une nécessité de l'impérialisme pour ouvrir
de nouveaux marchés à l'intérieur même de
son fief. Cette nécessité n'a pas de conscience propre,
c'est une évolution, une nécessité historique de
l'impérialisme. En somme, quand on a repeint tout le mur, on
rajoute une couche, sans quoi il n'y aurait plus aucun intérêt
de posséder de la peinture. C'est une première chose.
Dans
cette mise en vente générale, il y a, c'est le sujet de
cet article, l'alimentation. Ce n'est pas une caractéristique
parmi d'autres, car elle est une fonction majeure du corps humain. Il
faut, pour comprendre l'ensemble du problème, n'en oublier
aucune dimension. L'alimentation est vitale pour le corps humain, et
de ce fait, elle est un besoin qui est enraciné en nous jusque
dans notre instinct. Cette nécessité biologique a,
au-delà de son importance physiologique, une importance
psychologique. Dans l'alimentation, il y a le plaisir de
l'alimentation, de l'acte, du ressenti, le plaisir de se libérer
d'un manque lors de la nourriture. Ensuite, il y a une question
d'identité. Nous avons tendance à l'oublier, notre
personnalité, notre mode de vie, notre origine culturelle
définit notre alimentation. En consommant un produit
manufacturé, un aliment issu du marché mondial, nous
nous identifions inconsciemment à ce mode de production, nous
en dépendons de
facto,
délaissant petit à petit d'autres sources
d'alimentation, car plus coûteuses ou qui demandent trop de
temps de préparation, tels que les produits bruts à
cuisiner que l'on trouve sur les marchés de quartier. Ce
changement de comportement est, dans un monde où nous avons de
moins en moins de temps à consacrer à l'élaboration
de notre identité alimentaire, la première étape
du discours.
Cette
alimentation rapide et irréfléchie est devenue une
nécessité pour la population active, et donc des
enfants qui sont à sa charge. Nous sommes passés, en
quelques décennies seulement, d'une alimentation issue de la
production strictement nationale et le plus souvent artisanale, à
la consommation de produits manufacturés, en provenance de
l'étranger, ou plus simplement dépendants du marché
mondial. Aujourd'hui, cette source est devenue naturelle pour les
nouvelles générations. Bien entendu, beaucoup se posent
la question de l'écologie, mais une minorité seulement
se pose la question de cette subversion radicale de notre mode de
vie.
Il
y a, néanmoins, une certaine image encore du produit
du terroir.
C'est une question profondément identitaire. Par cette
appellation, on donne une authenticité au produit, on lui
donne une valeur sentimentale, un sentiment de pouvoir encore
profiter des petits plaisirs du monde ancien. Sans chercher à
les rétablir, on se sent posséder une plus-value
identitaire
le temps d'un repas. Le produit
du terroir
fait plus office de vieille façade qu'il faut nettoyer de
temps en temps que de réelle alternative à
l'alimentation globalisée dans le mode de vie alimentaire
occidental. Mais on prête souvent d'autres vertus à ce
produit. Si on critique la nouvelle alimentation comme étant
nocive pour la santé, bourrée de sucre et de matières
grasses, alors ce vestige du monde ancien est, de son antagonisme
avec le mode de production à grande échelle,
nécessairement bonne pour la santé et innocentée
de toute nuisance potentielle. Dès lors, tout ce qui affiche
un caractère naturel (fruits, laitages, légumes) est à
consommer aveuglément.
Ce
détail qui n'en est pas un nous amène le second point
du problème discursif : l'alerte sanitaire. La population
s'est rapidement habituée à cette nouvelle
alimentation, ne faisant globalement plus qu'un avec ce mode de
production. Mais voilà que dans cette symbiose parfaite entre
pauvreté et mode de production à prix bas un élément
perturbateur vient s'ajouter : la santé. Les médecins
s'apercevant après coup de la dégradation de la santé
de la population due à ce nouveau mode de vie alimentaire,
lance l'alerte sanitaire et fait frissonner le consommateur.
Rapidement, ce problème va permettre à l'industrie
alimentaire de relancer la concurrence et la consommation. En effet,
comme les consommateurs vont commencer à rechercher des
produits à-priori bons pour la santé, il y aura une
nouveau pôle
concurrentiel
et l'arrivée sur le marché de nouveaux produits qui
viendront s'additionner aux autres. Le mode de production ayant l'air
de s'être plus ou moins adapté à la nouvelle
demande, la symbiose est conservée. Le discours publicitaire
se modifie donc pour avaler si j'ose dire le discours scientifique
avec une précision assez relative.
Un
autre élément, directement lié à l'alerte
sanitaire vient s'installer : l'arrivée avec les média
du modèle esthétique. Si aujourd'hui le phénomène
s'étend à l'intérieur de la gente masculine,
c'est principalement les femmes qui sont concernées au départ.
La femme se libérant des chaînes que le capitalisme
patriarcal lui avait directement imposée à été
dans l'obligation de se redéfinir. Mais le système
n'ayant jamais dit son dernier mot va rapidement imposer une norme de
la femme libre et moderne. Elle a le droit à la beauté.
Le modèle : américain. La source : télévisuelle.
Ce modèle va commencer par transiter par le cinéma. Les
actrices charmantes – mais bien souvent dans des rôles soumis
- vont donner une nouvelle perspective à la femme. Puis, avec
l'arrivée de la télévision, ce ne sera plus
seulement un modèle que l'on ira admirer au cinéma, ce
sera un modèle féminin directement importé dans
les foyers.
L'industrie
alimentaire ne va pas tarder à comprendre qu'il y a là
un rôle majeur à jouer. L'image de la femme, dans son
rôle le plus médiocre, celui que la société
patriarcale lui donne en guise de libération, c'est avant tout
une silhouette, un corps qu'il faut entretenir. L'alimentation,
source principale de la constitution du corps, va jouer un rôle
déterminant. Et là où il va devenir
particulièrement puissant, c'est au moment où il va se
coupler avec la réponse du discours publicitaire à
l'alerte sanitaire. Je crois qu'il faut voir dans ce binôme un
seul et même fait, qui est la volonté de construire un
modèle quasiment impossible à atteindre sur lequel, à
travers les produits à vertus amincissantes et bons pour la
santé, il va falloir pousser la population à s'aligner
pour conserver une consommation régulière de produits
inutiles.
Néanmoins,
avec la nouvelle mode médiatique qui est de crier au loup
systématiquement lorsqu'une nouvelle découverte ou
qu'un nouveau problème surgit afin de faire peur à la
population, il y a de plus en plus de débats au sujet de la
consommation des occidentaux. Comment expliquer, alors que les
scientifiques ont enfin droit à la parole, que la mise en
garde est devenue systématique au point de devenir
paranoïaque, que les choses ne changent pas ?
C'est la
dernière étape. Celle de la dépendance.
Bien entendu, ce n'est pas une dépendance chimique, telle que
la drogue. Cette dépendance est structurelle, sociale, et
hautement politique. Le discours publicitaire sur les produits
alimentaires est un énorme noeud que l'on doit démêler.
Il faut, pour savoir exactement ce que l'on achète, ce que
l'on mange, beaucoup de patience et de temps pour aller voir derrière
l'information. C'est précisément ce dont l'occidental
moyen manque aujourd'hui. Tout comme il n'a pas toujours le courage
de s'intéresser en profondeur à la politique, il n'aura
pas plus le courage de se renseigner sur la composition de chaque
produit qu'il consomme et de lire les derniers rapports
scientifiques. D'autant plus que ces derniers sont écrits dans
un langage bien précis, réservés aux
scientifiques eux-même.
Quand
l'Homme rentre de son travail, il a une série encore
d'obligations à remplir. Ménage, approvisionnement du
frigo, s'occuper des enfants, etc. Après une journée
bien remplie, c'est simple, il n'a plus qu'une envie : se jeter sur
le canapé et se reposer. Tout est fait d'ailleurs pour qu'il
en aie envie. Les programmes télévisés les plus
populaires et les plus simples d'esprits sont diffusés aux
heures de grande écoute. Il y a le rituel du repas familial
pendant le journal, voir après. Ces moments de réconfort
sont très souvent pratiqués devant la télévision.
C'est donc quand le niveau de concentration est le plus faible, quand
plus personne n'a envie de se défendre contre quoi que ce soit
mais de pouvoir laisser son esprit se reposer que vient la publicité.
Sur certaines chaînes, les programmes ne sont que des
transitions entre deux pages de publicités. Ce qui va être
dit lors d'une publicité ne sera pas souvent analysé,
il sera enregistré et l'inconscient, parfois même une
conscience directe, fera le reste.
Mais
prenons le cas de quelqu'un qui ait le courage de décrypter,
de réfléchir un peu à l'information qu'il
reçoit. Il va rester informé, parfois se documenter.
Très rapidement, il sera confronté à l'immense
multiplicité des discours. Le
labyrinthe discursif
est un mélange entre différents discours scientifiques,
parfois douteux (car le discours scientifique peut être faux,
même si c'est la base de notre recherche
de la vérité
actuelle), le discours de l'industrie, et celui des média. En
fait, on ne comprend rapidement plus grand chose, et nous nous
perdons dans une multitude d'informations.
On
ne peut que difficilement contourner ce mécanisme de
dépendance, à moins d'avoir fait des études de
médecine, d'économie, et de comprendre réellement
les enjeux de ce nouveau discours gourmand. Voici comment, après
une analyse succincte, j'explique la façon dont le discours
publicitaire nous encercle et définit la composition de notre
assiette.